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Si la folie ou un sens artistique n'avaient pas inspiré Ira Chadsey à construire une clôture avec des pierres halées de ses champs de culture ou à justifier son travail au moyen d'une prédiction sur sa vie après sa mort, l'histoire de son existence serait sans doute disparue de la mémoire locale, tout comme la vie de la plupart des autres fermiers. Le fait de s'être tiré une balle dans le corps alors qu'il se trouvait dans sa cabane à sucre lui a valu l'honneur d'être fixé parmi les légendes locales. Cela, et l'enterrement romantique que son épouse Roxey lui a réservé.
Comme pour toute histoire, il est impossible de distinguer la vérité dans une histoire fascinante alimentée de quiproquos, d'envie ou de la tentation d'embellir.
Ce dont nous sommes certains, en autant que les des documents officiels sont véridiques, c'est qu'Ira est né le 10 février 1828 dans le comté de Prince Edward, alors une région inexploitée d'où naîtrait le comté. Il s'agissait alors d'une bande de terres de la Couronne non défrichées réservées à bon nombre de colons. Parmi eux se trouvaient beaucoup de loyalistes de l'Empire-Uni recherchant un espace qui leur permettrait d'avoir les coudées plus franches pour exprimer leur culture et un rythme de changement plus lent que celui des rebelles des États-Unis.
LE TESTAMENT SANS COEUR
Ses parents, William Jeremiah Chadsey, un quaker, et Maria Parish, une méthodiste wesleyenne, ont pris possession du lot 14 à Hillier en 1819, l'année où William Jeremiah atteignait ses 21 ans et avait accès à son héritage. Les 100 acres de terre avaient été achetées dix ans plus tôt par son père James qui est malheureusement mort peu de temps après. Ce dernier laissait dans le deuil son épouse Ester, âgée de 45 ans, à qui reviendrait la tâche de transformer l'aire de nature sauvage en une ferme productive jusqu'à ce que le jeune William puisse en prendre possession légalement.
La mort de James fut l'occasion de créer le cimetière Chadsey, un cimetière pour les colons surplombant le lac Ontario qui se trouve maintenant blotti entre la plus vieille bergerie du coin et nos deux vignobles. Des années plus tard, au moment de rédiger son testament, le vieillard William Jeremiah exige d'être enterré au pied des tombes de ses parents. Ce fut son seul geste affectueux avant de partir, à part de léguer 110 $ par année à son épouse Maria, à condition qu'elle ne se remarie pas. 
La plupart de ses critiques pleines de colère étaient dirigées contre Ira, le sixième des sept enfants qui ont survécu plus d'une semaine après leur naissance. Il contrôlait les promesses rompues et la nature rebelle d'Ira en le menaçant de ne lui léguer que 5 $ s'il ne « se soumettait pas entièrement et de bonne grâce » aux dernières volontés et au testament de son père. (Les autres enfants s'en sont mieux tirés, n'écopant que de réprimandes au sujet de la bonne gestion d'une terre à bois. Par contre, deux brus qu'il n'aimait pas étaient condamnées à se faire expulser de la propriété si leur mari mourait avant elles.)
En bout de ligne, Ira hérita de l'ensemble de la ferme. Il devint ainsi un propriétaire important parce qu'au fil du temps il avait acheté une bande de terre adjacente du côté ouest de la ferme familiale. Un des frères a déménagé plus loin le long du chemin, un autre est devenu dentiste et ses autres frères et soeurs se sont dispersés.
Mais c'est ce dont on n'est pas sûr qui est l'histoire la plus intéressante.
Ira et son épouse Roxey Burlingham ont vécu sur cette ferme jusqu'au début du 20e siècle. D'après les rôles d'imposition et des bribes de mémoire locale, il semble qu'ils sont devenus prospères.
EN ATTENDANT IRA
Roxey est morte en 1898 à l'âge de 70 ans. On dit qu'Ira l'a enterrée sous un chêne qui poussait sur une crête du terrain, le long d'une ancienne plage qui traverse le milieu de la propriété. Le chêne avait été trois arbres poussant si près l'un de l'autre que de loin on aurait dit un seul arbre splendide. Au fil du temps, un siège s'était formé de telle sorte qu'une personne pouvait s'asseoir au centre des troncs et admirer les champs de culture, le ruisseau Hubbs sinuant doucement et le troupeau de vaches en pâturage. Il y a quelques années, un des troncs s'est rompu et une partie de la magie s'est envolée. Selon l'histoire orale, la famille de Roxey ne fut pas enchantée par le site d'enterrement et l'ont enterrée en bonne et due forme dans une terre sacrée à Picton, soit le cimetière tout aussi enchanteur de Glenwood. Une histoire à faire jacasser un bon coup tous ces gens accrochés à la tradition.
Elle repose dans la section E sous du granite rose, partageant mystérieusement le site avec sa soeur aînée Elizabeth dont on a ajouté le nom sur la pierre tombale 24 ans plus tard, après sa longue vie de 99 ans. Peut-être que la famille Burlingham avait décidé que Roxey apprécierait la compagnie d'un être cher. Le nom d'Ira est ciselé au-dessus de celui de son épouse, comme s'il avait voulu se joindre à elle. Les espaces pour les dates de sa naissance et de sa mort sont restés vides.
LE RETOUR EN CHEVAL BLANC
À un moment donné au cours des années pendant lesquelles il exploitait la propriété, Ira a construit une clôture qui porterait sa marque jusqu'au siècle suivant. Ce fut une oeuvre laborieuse, unique et massive, avec pourtant des traces d'élégance. Près de la partie sud du lot 14, contiguë à la propriété de son père pendant que William Jeremiah était encore en vie, Ira a construit des monticules de pierres des champs, chacun soigneusement lié avec du mortier et renforcé par un arc de métal. Ils ont environ six pieds de hauteur, cinq de largeur, s'élevant à chaque 20 perches. Certains sont encore intacts, de grandes formes sombres envahies par les herbes le long de la clôture. D'autres s'écroulent, pour n'être bientôt plus que des vestiges d'un amas de pierres. Des poteaux de clôture en métal parsemés entre les structures de pierre sont surmontés de jolis fleurons, maintenant rouillés et chancelants, une façon inusitée de tendre du fil de fer sur des terres en friche.
C'est évident que la clôture servait à plus que garder les vaches dans un clos. Peut-être que c'était pour Ira une façon personnelle de manifester son succès, ou une expression créatrice de la pratique éternelle du rite du printemps consistant à dégager les pierres des champs, ou encore une manière provocante d'ériger une immense barrière entre lui et son père.
Il serait vraisemblable d'imaginer un des voisins d'Ira lui disant un jour : « Dis donc Ira, pourquoi diable te casses-tu le dos pour un paquet de roches? » L'histoire qui perdure provenant des gens de la place commence comme ça, généralement sur le ton « pouvez-vous imaginer quel homme fêlé il était! » Quant à nous, nous préférons croire que la réponse d'Ira était remplie d'un enjouement intelligent et d'un flair pour la plaisanterie. On prétend qu'Ira a déclaré qu'il se réincarnerait en cheval blanc et qu'il érigeait ces points de repère en pierre pour pouvoir alors retrouver son chemin
LA MÉLANCOLIE DES CAIRNS
Depuis l'époque néolithique, les hommes ont été portés à ériger des amas de pierres pour marquer un lieu, un événement ou le passage d'une vie sur terre. Que ce soit de simples monticules ou des structures élaborées à chambres multiples, on les appelle cairns. Ce mot prend racine dans le terme gaélique carn, signifiant point de repère ou monument en pierre. La construction de cairns était tellement populaire en Irlande qu'il en existe encore 1 200. Les anciens cairns ont différentes formes, soit celle d'une corne, d'une pince de homard, d'une longue ciste, d'allées recouvertes, d'un coin ou d'un talon. En Ontario où des cairns ont servi à commémor er un grand nombre de moments historiques, tels des guerres, des personnes célèbres, des canaux et des villages perdus, la plupart des tailleurs de pierre ont choisi de cimenter les pierres en forme de pyramide. Pour sa part, Ira voulait que ses cairns soient arrondis vers le haut.
Pour venir encore davantage à la défense de la santé mentale très occidentale d'Ira, il faut noter qu'à l'âge de 42 ans il est inscrit dans le recensement canadien de 1871 comme étant un méthodiste wesleyen, mais qu'une décennie plus tard il déclare n'appartenir à aucune religion. En 1901, quelques années après la mort de Roxey, il s'est déclaré agnostique, à savoir quelqu'un qui croit que les humains sont incapables de pressentir le but ultime ou la puissance supérieure de la vie, c'est-à-dire quelqu'un qui reste ouvert à toute une gamme de possibilités allant jusqu'à une continuation de la vie sous une autre forme vivante sur terre. Une déclaration fort inhabituelle en ce temps-là.
Selon la légende locale, sept ans après la mort de Roxey, alors qu'il était âgé de 77 ans, Ira a construit un immense feu de joie dans sa cabane à sucre située au bout de l'allée de cairns et s'est tiré une balle dans le corps afin que ce corps soit soulevé par les flammes. On dit que le feu était tellement intense qu'on n'a retrouvé que le canon en métal de son fusil.
Ce ne serait pas juste de quitter Ira sur cette note. Quand le temps fut venu de nommer nos vignobles, nous avons décidé que l'histoire colorée et touchante d'Ira méritait bien de survivre plus longtemps.
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